LE CRABE DA-TRÀNG
Tous les matins, dès l’aube, Da Tràng le chasseur quittait sa paillote et s’enfonçait dans la forêt, avec son arc et ses flèches, pour ne rentrer que le soir, avec les bêtes qu’il avait tuées. Dans la journée, il lui arrivait de passer devant un sanctuaire et de rencontrer dans les environs deux serpents noirs tachetés de blanc. Au début, il en avait peur, mais comme ils ne lui faisaient aucun mal, il s’habitua vite à leur présence ; il finit par comprendre que c’étaient des serpents-génies, et déposa régulièrement du gibier au pied de l’autel, Un jour, en s’approchant, Da Tràng entendit un grand bruit de feuilles et d’herbes fouettées. Il accourut et, voyant les deux serpents noirs attaqués par un serpent jaune bien plus gros qu’eux, il prit son arc et tira sur ce dernier, qui fut blessé à la tête et s’enfuit. L’un des deux serpents noirs se lança à sa poursuite, tandis que l’autre, grièvement mordu, mourut peu après. Da Tràng l’ensevelit soigneusement derrière le sanctuaire. La nuit, un génie lui apparut et lui dit : « Vous m’avez sauvé des crocs de mon ennemi et vous avez rendu les derniers devoirs à ma femme. Voici le témoignage de ma gratitude. » Et Da-Tràng vit le génie se transformer en un serpent : il ouvrit largement sa gueule et laissa tomber une perle qui luisait dans la nuit. * Da Tràng avait toujours entendu dire que la possession d’une perle de serpent-génie permettait aux hommes de comprendre le langage des animaux ; il la mit donc dans sa bouche le lendemain matin avant de partir en chasse. A peine entré dans la forêt, il entendit une voix qui descendait d’un arbre « A droite, à deux cents pas, qui voit un daim ? A droite, à deux cents pas, qui voit ? » C’était un corbeau qui le conseillait ainsi Da Tràng l’écouta et, quand il eut abattu sa proie, l’oiseau cria « N’oubliez pas ma récompense ! N’oubliez pas ! » Da Tràng s’aperçut que de son côté le corbeau le comprenait. A sa question « Que veux-tu ? » l’autre répondit « Les entrailles ! Seulement les entrailles ! : Da Tràng ne manqua pas de s’acquitter. Le lendemain, le corbeau revint et le renseigna de nouveau, et c’est ainsi qu’ils devinrent associés, Da Tràng prenant toujours soin de déposer en un endroit convenu la part de son compagnon. Un jour, cette part fut dérobée par quelque bête avant l’arrivée du corbeau. Celui-ci crut un oubli de Da Tràng et vint se plaindre chez lui. L’homme protesta, tous deux finirent par se disputer ; le corbeau se mit à insulter Da Tràng, et celui-ci, dans sa colère, lui décocha une flèche empoisonnée. Mais l’oiseau sut l’éviter et, s’envolant à tire-d’aile, ii ramassa la flèche à l’endroit où elle était tombée, criant : « On se vengera I On se vengera ! * Quelques jours après, Da Tràng fut arrêté on avait découvert sur le corps d’un noyé la flèche empoisonnée marquée à son nom. Malgré ses protestations, il fut jeté en prison. Quelqu’un qui fut bien étonné, ce fut le geôlier de notre chasseur il l’entendit rire et parler tout seul. Il le crut fou, alors que Da Tràng causait tout simplement avec les bestioles de sa cellule, priant les moustiques et les punaises de ne pas le piquer, ou répondant à leurs appréciations sur la peau des prisonniers qui l’avaient précédé dans ces lieux.. Une fois, il surprit une conversation entre des moineaux qui racontaient comment plusieurs des greniers royaux, mal gardés, avaient été vidés par eux Da Tràng demanda immédiatement à voir le gouverneur de la prison. D’abord sceptique, ce dernier finit par signaler le fait et l’on s’aperçut que Da Tràng n’avait pas menti. Peu après, des fourmis qui transportaient en hâte leurs œufs et leurs provisions dans les endroits élevés, interrogées par Da Tràng, elles annoncèrent qu’une grosse crue était imminente. Prévenu, le gouverneur s’empressa cette fois d’en référer au roi ; qui fit prendre d’urgence les mesures nécessaires. Trois - jours plus tard, les eaux du grand fleuve montèrent rapidement et débordèrent, inondant d’immenses régions. * Le roi fit alors venir Da Tràng. Il apprit de sa bouche toute la vérité, depuis l’histoire des serpents jusqu’à la vengeance du corbeau, et put examiner la perle miraculeuse. Emerveillé, il vit immédiatement tout le parti qu’il pouvait en tirer dans l’intérêt général. Il comptait aussi découvrir pour son compte plus d’un secret de la nature et des merveilles ignorées du reste des hommes. Mais il ne voulut pas priver Da Tràng de sa perle et le garda près de lui, le consultant souvent, se faisant répéter tout ce qu’il entendait. Da Tràng vécut ainsi heureux entre son roi et les animaux de toute sorte, depuis les plus petits jusqu’aux plus grands, ceux qui volent, ceux qui marchent, ceux qui rampent. Au début, le roi se passionnait pour ces conversations, et y consacrait une bonne partie de son temps. Il s’aperçut que les bêtes ne sont pas aussi simples qu’on le croit, que les hommes ont tort de les mépriser, à moins de se mépriser aussi eux-mêmes - car elles leur ressemblent étrangement et chaque espèce forme un monde avec ses absurdités, ses cruautés et ses misères, tout à fait comparables à celles qui ornent les sociétés humaines, Puis il se lassa vite d’écouter ces bavardages. Dans l’espoir d’autres découvertes, Il emmena Da Tràng avec lui dans de longues promenades en mer. Ils interrogèrent les poissons les plus divers, mais là encore, les entretiens intéressants étaient rares, et le roi ne tarda pas à constater que, tout comme les animaux de la terre, les habitants des eaux parlaient le plus souvent pour ne rien dire ou seulement pour faire du mal. µ * Par un beau matin de printemps, laissant Da Tràng se reposer à l’ombre d’une voile, le roi suivit des yeux les ébats d’une bande de dauphins. La brise ridait le calme visage de la mer ensoleillée et faisait courir des paillettes éblouissantes. Tout à coup, Da Tràng prêta l’oreille et se pencha au-dessus de l’eau : une seiche nageait à côté de la barque royale et, tout en nageant, elle chantait d’un air joyeux Nuage, nuage blanc, Qui nage, nage, lent, dans les eaux bleues du ciel... C’était si drôle, cette seiche qui chantait en se balançant en cadence, presque à la surface, que Da Tràng éclata de rire la perle glissa de sa bouche et tomba clans la mer. L’émotion du roi fut vive, sans égaler le désespoir de Da Tràng. On nota l’emplacement, fit venir les meilleurs plongeurs du royaume, mais leurs recherches furent vaines, comme on pouvait le prévoir. Si le roi en éprouva des regrets sincères, ils ne furent pas durables il avait ses occupations et d’autres distractions. Mais Da Tràng, lui, demeura inconsolable. Il y pensa jour et nuit, ne prit plus goût à rien, et malgré les bontés du monarque, qui n’oubliait pas les services rendus, il pleurait sans fin l’irréparable perte. A force de retourner dans son cerveau affaibli les moyens de retrouver son bien, il conçut l’idée de combler la mer. Il rassembla toute une armée d’ouvriers, qui chaque jour déversèrent sur la plage des centaines de charrettes de sable. Le roi le laissa faire d’abord, par indulgence. Puis il dut arrêter la tentative insensée. Da Tràng se rongea et mourut sans avoir recouvré toute sa raison. Il exigea d’être enseveli à l’endroit même où il surveillait les travaux de comblement face à la mer qui lui avait ravi son trésor. * Quand vous serez au bord de la mer allez sur la plage, de bon matin, à la marée descendante ; vous y remarquerez d’innombrables petites houles de sable c’est l’œuvre des crabes da-trang, qui pullulent sous vos pas et qui, à la moindre alerte, disparaissent dans leurs trous. A l’aide de leurs pinces, ils roulent très rapidement le sable en boule mais une seule vague suffit pour détruire tout leur travail. Ils recommencent à creuser et à rouler, infatigables, amassant pour le temps qui dure jusqu’à la vague suivante, On dit que l’âme inconsolée de Da Tràng, passée dans ce peuple de crabes minuscules ne cesse de penser à la perle magique et poursuit sa tentative de combler la mer. Da-tràng xe ca bé drông ; Nhoc minh mà chang nên công can gi. Le da-tràng charrie du sable dans la Mer de l’Est Il peine et se dépense pour un résultat nul.
Ce proverbe en deux vers est cité chaque fois qu’on voit un homme se lancer dans une entreprise impossible, oubliant la mesure de ses forces et sa pauvre condition humaine. Nous disons encore plus brièvement : công da tràng, peine, labeur de da-tràng, pour qualifier des efforts dépensés en pure perte, et qu’on aurait pu s’épargner, avec un peu de sagesse et de modération.